top of page

La Cryptomonnaie, totem ou tabou ?

  • Photo du rédacteur: Ophelie Roque
    Ophelie Roque
  • il y a 14 heures
  • 5 min de lecture

Carlo Ginzburg avait raison, nous ne sortons décidemment pas du chamanisme. Partout autour de nous (et en nous) il nous modèle, façonne nos pratiques et influe sur notre perception du monde. L’on croit être sorti des tabous et autres amulettes et, pourtant, nous sommes encore en plein dedans.

La modernité est totémique, elle ne parvient pas à s’extraire d’un fond culturel aussi diffus que persistant. L’illusion technologique nous laisse croire que nous avons trouvé la sortie de ces labyrinthes physico-magiques mais il n’en est rien. Artaud reste (et pour un bon bout de temps encore) LE visionnaire à suivre et à lire.

Prenons l’exemple de la cryptomonnaie, celle-ci n’est pas qu’un jeu spéculatif, c’est avant tout un cérémonial qui s’inscrit dans une pensée pas encore tout à fait désempêtrée du chamanisme. Les NFT (Non-Fungible Tokens) s’arriment sur une forme de transe collective qui, chaque jour, décroche un peu plus du réel au profit de l’intangible. Des millions d’individus -poussés par l’espoir d’un profit facile- s’emparent de cette espérance: chercheurs d’or avides, ils ressortent du fleuve la besace vide mais la tête encombrée de promesses aurifères. En 2024, 562 millions de personnes possèdent une ou plusieurs cryptomonnaies (soit 6,8% de la population), ce chiffre en constante augmentation a d’ailleurs bondi de 33% par rapport à l’année précédente. Nous sommes bien à l’ère des « transes financières» rendues possibles grâce à l’émergence d’une autosuggestion collective frôlant l’hypnose. Nous expérimentons un changement de cap et nous basculons -sans le savoir- d’une époque à une autre : citoyens à l’ombre des nouveaux régimes hypnocratiques si bien définis par Jianwei Xun (la gouvernance se pense désormais sous l’égide de l’hypnose médiatique). Or, les NFT risquent fort de se placer au centre de ce nouvel empire !

Le paradoxe étant que cette gouvernance nouvelle s’appuie sur un schéma mental aussi vieux que les débuts de la civilisation : le chamanisme. Fascinant fétiche, la valeur d’une cryptomonnaie est déconnectée du réel, l’utilité étant détrônée au profit de la rareté et de l’exclusivité. Les cryptoactifs renouvellent l’ésotérisme boursier, nous faisant plonger, chaque jour un peu plus, dans le gouffre sans fond ni raison du songe. C’est que les NFT ne sont pas simplement des actifs numériques, ce sont avant tout des gris-gris qui éblouissent.

Le chamanisme repose sur l’idée qu’un état de transe permette de dépasser les barrières opaques de notre seul monde pour entrer en communication avec des esprits ou percevoir des visions qui, en retour, permettent de peser sur le cours de l’univers tangible. Or, les cryptomonnaies s’inscrivent dans une logique de “transe financière”. La spéculation et la volatilité des marchés engagent les investisseurs dans un ailleurs aussi fébrile que contemplatif où la réalité matérielle est remplacée par une réalité numérique dont la valeur reste déterminée par la croyance collective. C’est pourquoi, en 2023, le Bitcoin connut des fluctuations de prix pouvant aller jusqu’à 300%. La finance actuelle a ses chamans qui organisent les « cérémonies » des pump and dump, ICOs (Initial Coin Offerings), ou autres NFT drops. Vitalik Buterin, co-fondateur d’Ethereum, est perçu comme the spiritual guide dans le domaine des crypto.

Le processus même de minage des cryptomonnaies peut se comparer aux rituels de transformation chamaniques. Ici, le mineur -tout comme le chaman- transforme l’invisible (l’énergie, le calcul) en tangible (la cryptomonnaie) en passant par une sorte de “transe computationnelle”. De la même manière que les chamans utilisent des formules et des objets consacrés, les transactions en cryptomonnaie forment une liturgie partiellement vidée de sens puisque la fonction magique est cette fois-ci déléguée à l’interface numérique. Chaque étape de la blockchain nécessite, en effet, d’avoir foi en le système et de s’engager (corps et âme) dans un processus qui, de l’extérieur, peut sembler quasi ésotérique. La vérification d’une transaction Bitcoin nécessite de remonter l’organigramme des « nœuds » afin de s’assurer qu’il n’y a eu aucune tricherie dans le processus de minage, ceci n’est pas sans rappeler le rituel de validation par la communauté à l’œuvre dans le chamanisme. Il est bien beau que le chaman ait des visions mais que sont-elles si elles ne sont authentifiées par le reste du groupe ?

D’ailleurs les variations financières du cours des crypto est en tout point similaire aux instants d’extase ésotérique qui sont rapidement suivies d’un retour au réel (néanmoins à jamais transformé par les visions). Les cryptomonnaies transmutent la valeur d’un objet (ou dans le cas très particulier des crypto, de sa présence/absence) tout comme le chamanisme troque notre perception de la réalité pour une autre. Un actif numérique peut ainsi passer de zéro à des millions de dollars (réels ceux-ci).

Et puisque les régimes hypnocratiques se basent sur la manipulation des perceptions, il est tout naturel que celles-ci deviennent le symboles opérant de cette dynamique. La valeur, la vérité et la réalité ne finissent par exister qu’en fonction d’un narratif imposé. Si dans le chamanisme, la réalité n’est pas ce qu’elle est mais ce que l’on croit qu’elle est, dans l’univers des cryptomonnaies, la valeur dépend seule de la communauté. Autrement dit, la vérité n’est pas de notre monde, elle procède de notre seule pensée.

Sans compter que les cryptodevises font partie intégrante de cette hystérie travailliste qui fait tout pour que l’on confonde autonomie financière et auto-exploitation. Ainsi, selon la sociologue Laurence Allard, le rêve d’indépendance véhiculé par des plateformes comme Uber ou Airbnb n’est rien d’autre qu’une forme de suggestion auto-hypnotique. La réalité d’un travail précaire et ingrat est masquée par l’illusion de la liberté entrepreneuriale. Ce qui est d’autant plus dangereux que les démocraties hypnocratiques à venir viseront à ce que les décisions collectives soient influencées par des états de conscience altérés par la pratique d’une politique de l’illusion (comme le fait déjà Donald Trump).

C’est bien pour cela que la formidable ascension des cryptomonnaies n’est pas prêt de s’arrêter. Surtout que celles-ci s’abstiennent, en plus, de passer par les contrôles étatiques traditionnels (ce qui ringardise encore un peu plus la notion même d’Etat).

Ainsi, le second mandat du président Donald Trump (flanqué de son inénarrable acolyte Elon Musk) risque fort d’être suivi à la loupe et minutieusement décrypté par les gouvernements du monde entier. La grande question étant de savoir si ce mode de gouvernance par l’hypnose collective et la diffusion massive d’un narratif répété ad nauseum sera suffisant pour poser des bases suffisamment robustes et fiables d’un nouveau mode de gouvernance. La bonne (ou mauvaise) santé des cryptomonnaies (surtout le $Trump) sera un indice supplémentaire pour analyser la pérennité de ce système. L’Europe va-t-elle connaître le même sort ? Premiers éléments de réponse dans les mois à venir


Commentaires


bottom of page